Vous avez vécu en Afrique du Sud, où vous avez servi dans une paroisse avec des réfugiés. Aujourd’hui, à Paris, vous dirigez la paroisse “Saint-Bernard de la Chapelle” qui accueille chaque dimanche une population d’origines ethniques très différentes et qui réalise des projets pour les réfugiés. Selon votre expérience, quel est le lien entre l’Afrique et l’Europe ?

J’ai quitté Genève pour une nouvelle mission en Afrique du Sud (Cape Town) en Août 2016. L’histoire de l’Afrique du Sud est compliquée et contrastée. Le fléau de l’apartheid a meurtri le pays pendant des années et laisse des inégalités socio-économiques flagrantes. Ces séquelles sont visibles dans d’innombrables endroits en Afrique du Sud. Il suffit de prendre la route de l’aéroport du Cap, qui est jalonnée de maisons en tôle rouillée et des quartiers riches du nord, pour comprendre la réalité de ce pays. Cependant grâce à son optimisme en action et son incroyable diversité, l’Afrique du Sud se révèle aujourd’hui un territoire attractif où des gens venus du monde entier partagent leur culture et leur créativité. Il attire aussi des millions de migrants en quête d’une vie meilleure. Ces afflux de populations accentuent les limites et les inégalités du pays et ravivent les violences xénophobes. C’est dans ce climat que j’ai vécu pendant trois ans une très belle expérience pastorale avec la « Communauté Francophone du Cap ». Communauté formée majoritairement de réfugiés fuyant leur pays à cause de la guerre, de la persécution religieuse et d’autres qui sont tout simplement à la recherche d’une vie meilleure.

Depuis septembre 2019 je fais une nouvelle expérience à Saint-Bernard. Grâce au contact avec des migrants et des refugiés, je constate que beaucoup d’entre eux fuient des zones de conflits ; beaucoup sont des victimes de la traite humaine, de catastrophes naturelles, de la guerre, de persécution ou de pauvreté extrême, cherchant péniblement à gagner un territoire sûr. Nombreux sont ceux qui n’ont pas accès aux voies légales de la migration et qui prennent des risques pour améliorer leur sort. Donc le lien existant entre l’Afrique et l’Europe, dans le contexte migratoire, est la quête d’une vie meilleure. Soit en Europe, soit en Afrique, beaucoup de personnes prennent la décision la plus difficile de leur existence : partir de chez elles dans l’espoir de trouver une vie meilleure et plus sûre.

Comme au Cap j’ai compris que ma responsabilité ici à Saint-Bernard découle de la révélation de Dieu et de la tradition de l’Église : accompagner, accueillir et élever les cœurs de ceux qui souffrent, qui fuient la guerre, les persécutions et la mort par des actes concrets de solidarité, de respect et d’ouverture. Cette attitude envers les autres doit être le signe particulier de tous les chrétiens.

 

En 2008, la paroisse a été confiée aux Missionnaires Scalabriniens, mais elle était déjà active dans l’accueil des migrants depuis la seconde moitié des années 1990. Comment construire une communauté multiculturelle et multiethnique ?

Rendue célèbre en août 1996 par l’expulsion médiatisée et controversée de 300 étrangers « sans-papiers », l’église Saint-Bernard de la Chapelle a été confiée en 2008 à notre Congrégation, dont la mission est l’assistance et l’apostolat auprès des migrants. Avant même notre arrivée, Saint-Bernard était une paroisse dans laquelle des cultures du monde entier se donnaient rendez-vous. En effet, comme prêtre scalabrinien, on est plutôt appelé à construire une communauté où le « multiculturalisme-ethnique » dépasse le simple constat de la diversité des appartenances, des systèmes de valeurs et des pratiques culturelles et ethnique, pour une communauté où la différence devient une valeur en elle-même. Cependant pour vivre incontestablement cette richesse, il faut d’abord une prise de position éthico-religieuse permettant de s’opposer à la fois aux défenseurs des canons traditionnels mais aussi aux partisans d’une passivité, croyant être victimes d’un manque d’hospitalité.

En effet, on est appelé à être vigilant, comme pasteur de la communauté, sur les conditions de possibilités harmonieuses suffisamment solides pour maintenir un « vivre ensemble » respectueux des différences supposées irréductibles entre les diverses ethnies qui forment notre paroisse multiculturelle et multiethnique. Il en découle la nécessité de faire en sorte que chacun se sente partie prenante et apprenne à mieux connaitre ceux qui ne lui ressemblent pas. Cela devrait être l’une des lignes de force de l’identité de Saint-Bernard qui assurerait ainsi la cohésion à laquelle chaque personne apporterait sa pierre pour la construction du royaume de Dieu.

La diversité ethnique et culturelle est la source d’enrichissement pour la paroisse qui accueille aujourd’hui des personnes issues de cultures et de formations différentes.

Construire une communauté multiculturelle et multiethnique exige l’ouverture d’esprit, la volonté d’engager le dialogue et de laisser les autres exprimer leur point de vue, la capacité de résoudre les conflits par des moyens pacifiques et l’aptitude à reconnaître le bien-fondé des arguments de l’autre. C’est en effet, dans la relation avec autrui que se construit notre identité chrétienne.

 

Dans une zone de la capitale française densément peuplée de personnes d’origines migratoires et religieuses hétérogènes, avec une forte densité de population musulmane, quelle dimension du dialogue avec les autres religions peut être mise en place ?

Bien que les approches traditionnelles, au regard de la diversité religieuse et culturelle, ne sont pas toujours adaptées à la goutte d’or, les religions jouent un rôle qui ne se limite pas à des croyances exprimées dans un cadre privé. Si chacun connaît la présence catholique ou musulmane, celles des autres communautés religieuses ne sont pas moins visibles dans le quartier. Ceux qui fréquentent occasionnellement les autres religions ne représentent qu’une fraction du total des personnes membres de ces religions.

Donc un dialogue vrai et cohérent avec les autres religions peut être mis en place à partir de nos valeursuniverselles. Cela pourrait nous permettre d’avancer ensemble et de reconnaître nos différentes identités de manière constructive, sur la base de valeurs universelles partagées. Car notre vivre ensemble, dans une société diversifiée comme la France, n’est possible que si nous pouvons vivre ensemble dans l’égale dignité.

A Saint-Bernard on a toujours reconnu que le « dialogue entre les religions [se] repose sur la reconnaissance et le respect véritables de la diversité. » La tolérance et l’esprit d’ouverture sont plus importants que jamais dans notre quartier. Le manque d’ouverture envers les autres a trop souvent engendré des catastrophes humaines. Seul le dialogue permet de vivre dans l’unité et la diversité. L’Eglise Saint-Bernard ne cesse de dialoguer avec les autres religions du quartier pour mieux les connaître tout en restant témoin de notre propre foi, affirmant notre propre identité et valeur chrétienne ; reconnaissant d’une part que ce ne sont pas les religions qui dialoguent entre elles, mais des croyants. D’autre part, le dialogue ne signifie pas nécessairement « entente » ou « accord » ; il implique en tout cas, que chacun puisse affirmer ce qu’il croie – pourvu que ce soit dans le respect d’autrui. Cette mise au point préalable a permis que notre dialogue avec eux soit souvent vivant et fécond, empreint de tolérance, d’écoute et d’ouverture à l’autre. C’est une source d’enrichissement mutuel.

 

 P. Pierre Onel Féliatus

Né le 29 juillet 1978 à Marmelade (Haïti), je suis ordonné prêtre le 21 juillet 2013 à Port-au-Prince pour la Congrégation des Missionnaires de Saint-Charles (Scalabriniens). Missionnaire à Genève de 2013 à 2016 ; à Cape Town de 2016 à 2019 et depuis septembre 2019 à Paris.